
Appel à contribution pour un dossier “Genre et quantification” dans la revue Statistique et société (2028/1). L’échéance pour envoyer un résumé est le 30 septembre 2026. La revue publie des articles en français et en anglais.
Nos corps sont mesurés, notre temps est compté, nos risques calculés, nos opinions quantifiées. Ces nombres qui peuplent nos existences sont généralement présentés sous des atours objectifs : ils reflèteraient le monde plutôt qu’ils ne l’institueraient. Pourtant, les vies quantifiées sont (ré)ordonnées selon des catégories qui ne sont pas sans rapport avec les hiérarchies du monde qu’elles prétendent enregistrer. En particulier, les normes de genre modèlent les faits et les dynamiques sociales affectent donc ce qui est mesuré, les modalités de la mesure et les interprétations qui en découlent. En retour, la quantification façonne le monde social : elle stabilise des catégories, hiérarchise des expériences, naturalise des écarts, et contribue, ce faisant, à la construction et à la reproduction des rapports de genre, tout en offrant parfois des ressources pour les contester.
Ce dossier de Statistique et société, co-dirigé par Olivier Beraud Martin, Johanna Gautier-Morin, Arthur Jatteau et Laurène Le Cozanet, vise à explorer les multiples articulations entre genre et statistique, et plus généralement entre genre et quantification. Il accueille des contributions issues des études de genre, de l’anthropologie, de la sociologie, de la science politique, de l’histoire, de l’économie, de la démographie, des Science and Technology Studies, ainsi que des approches interdisciplinaires, portant sur toute période historique et toute région du monde. Les propositions pourront s’inscrire, sans s’y limiter, dans les axes suivants :
Axe 1 — Des normes aux usages, le genre (caché) des quantités
Les catégories de la statistique publique ne sont pas les miroirs neutres du monde social : elles sont façonnées par les rapports de genre dominants au moment de leur construction et contribuent à en (re)produire les normes. Inscrites dans des contextes historiques spécifiques, elles tendent en outre à se stabiliser et à perdurer au-delà des conditions qui les ont vues naître, au risque de reconduire, sous des formes apparemment objectives, des schèmes devenus partiellement inadaptés aux transformations du monde social et donc à perpétuer ou renforcer inégalités et discriminations. Celles-ci prennent au moins deux formes.
La première est celle de l’invisibilisation de ce que les indicateurs ne mesurent pas – le travail domestique, des risques professionnels ou médicaux féminins et transgenres, des formes de violence non pénalisées, etc. Qui l’alternative binaire homme/femme, omniprésente dans les enquêtes, exclut-elle ? Retracer l’histoire des catégories statistiques implique d’en examiner aussi les contestations successives. Pourquoi le travail domestique est-il absent du Produit intérieur brut (PIB) ? Doit-on et peut-on y remédier ? Quelles conséquences cette omission a sur l’économie nationale et mondiale ? Cet exemple renvoie à une question plus générale : comment incorporer la dimension du genre dans la statistique publique ?
La seconde forme d’inégalité concerne les indicateurs qui, tout en étant présentés comme neutres, ne font qu’enregistrer des états de fait inégalitaires ou marqués par des biais de genre. Ce faisant, ils essentialisent des différences de genre qui sont en réalité produites par des mécanismes sociaux. C’est par exemple le cas d’indicateurs destinés à mesurer une performance individuelle qui est, de fait, largement conditionnée par des accès à des moyens, des positions professionnelles, des responsabilités, du temps ou encore des réseaux – autant de ressources qui peuvent être inégalement accessibles selon le genre.
Au-delà de la statistique publique, des logiques de quantification marquent nos vies quotidiennes, soutenues par une multiplicité de dispositifs – marchands, médicaux, scolaires ou numériques. En convertissant des attentes sociales en grandeurs mesurables, ces dispositifs contribuent à redoubler la force contraignante des normes de genre en leur conférant l’évidence même du chiffre. Les pratiques ordinaires de la mesure des corps, du suivi du temps, de la notation des relations ou encore de la surveillance de la santé reproductive constituent un terrain privilégié pour observer comment ces logiques participent au gouvernement des corps et des conduites : comment les personnes les incorporent, y résistent, les négocient ou les subvertissent.
Qu’ils soient produits par des institutions, des acteurs marchands ou des initiatives critiques, les chiffres peuvent contribuer à configurer des problèmes publics, à définir des catégories de population, à structurer des formes d’intervention. Les travaux sur la performativité de la quantification ont montré comment celle-ci s’accompagne de formes de rétroaction entre mesures et comportements. Ces dynamiques prennent une acuité particulière lorsque des catégories de genre sont en jeu, des écarts salariaux aux indicateurs de risque médical en passant par les classements scolaires. Les contributions pourront porter aussi bien sur les effets attendus qu’inattendus de ces dispositifs. Par exemple, dans quelle mesure la mise en avant des taux de féminisation différenciés suivant les métiers renforce-t-elle leur perception genrée ?
Ces chiffres circulent et se transforment au gré de leurs usages. Lorsque journalistes, fonctionnaires, militant·es, juristes, entreprises, organisations internationales, citoyen·nes s’approprient les statistiques, leurs pratiques engagent des rapports différenciés à la quantification. Leurs imaginaires, leurs conceptions du savoir orientent ce que les chiffres peuvent signifier, comme les formes d’autorité qui leur sont accordées. Ces usages engagent aussi des dimensions affectives et émotionnelles : la quantification produit des effets sensibles qui ne se réduisent pas à la transmission d’une information et qui peuvent éclairer le caractère performatif de la quantification.
Ces rapports à la quantification ont partie liée avec la manière dont les individus et les collectifs se reconnaissent ou non dans les catégories qui les décrivent, mobilisent ou refusent les instruments de mesure. Les contributions au dossier pourront interroger leur caractère socialement situé. La confiance ou la méfiance envers la quantification, le sentiment de légitimité à l’exercer ou à la contester, la capacité à s’en saisir comme outil politique ou à leur opposer d’autres formes de connaissance sont inégalement distribuées : dans quelle mesure ces inégalités sont-elles genrées ?
Axe 2 — Les quantificateur·rices et leurs pratiques
Qui produit les chiffres et comment ? L’étude de la mise en nombre est indissociable de celle de ses producteur·rices et de leurs pratiques. Les institutions statistiques ont longtemps été structurées par une division du travail fortement genrée, les hommes occupant majoritairement les positions de conception et de direction. Les cultures professionnelles et les réseaux de légitimation de la statistique, de la démographie, de l’économie et autres sciences des données ont été façonnés en conséquence – avec des conséquences durables sur ce qui est jugé digne d’être mesuré, sur les méthodes considérées comme rigoureuses, ou encore les personnes reconnues comme expertes.
La fabrication des statistiques ne s’arrête toutefois pas aux portes des instituts. Non seulement ceux-ci sont perméables aux interventions de collaborateur·rices, de détracteur·rices et d’autres groupes d’intérêt, mais les processus de quantification s’étendent de la collecte aux arbitrages institutionnels, en passant par la conception des nomenclatures et leur diffusion. Une grande diversité d’acteur·rices y contribue : expert·es et fonctionnaires internationaux, cadres du secteur privé et financier, consultant·es, militant·es, membres de collectifs citoyens… Les contributions pourront explorer ces mondes sous l’angle du genre, leur évolution, leur différenciation selon les contextes institutionnels, territoriaux, etc.
Certain·es acteur·rices disposent d’une forte capacité à imposer des catégories, d’autres recherchent la crédibilité que confèrent les institutions statistiques, d’autres encore fondent leur légitimité dans la critique de ces institutions. En quoi ces positions sont-elles façonnées par des rapports de genre ? Quelle influence ces configurations d’acteur·rices ont-elles sur les indicateurs utilisés, sur les mesures elles-mêmes ou encore sur la circulation et la réception de leurs résultats ? Et, en lien avec l’axe 3 présenté ci-dessous, dans quelle mesure la promotion d’indicateurs alternatifs peut-elle subvertir l’ordre établi – en attirant l’attention sur des inégalités ? En rendant visible un travail non rémunéré ? En soutenant la construction de problèmes publics ? Les contributions pourront aussi interroger les effets de la quantification de réalités genrées sur cell·eux qui les mettent en œuvre : ces pratiques transforment-elles leurs manières de voir, de catégoriser et d’intervenir sur le monde social ?
Ici encore, les dynamiques évoquées débordent largement le champ de la statistique publique. Quid des professionnel·les de la quantification dans le secteur privé – marketing, ressources humaines, finance, assurance… ? Et au-delà des spécialistes, quid de cell·eux qui quantifient sans nécessairement y penser ? La production de chiffres ou d’indicateurs n’est pas réservée aux seul·es professionnel·les ou aux seules institutions : des activités quotidiennes de comptage aux pratiques du Quantified-Self, il existe une grande variété de situations où les individus sont susceptibles de produire des chiffres pour eux ou leur entourage : les contributions interrogeant l’existence de différences genrées dans ces pratiques seront également les bienvenues.
Cet axe invite aussi à prêter attention à la matérialité de la quantification : à la matérialité des pratiques, des routines, des instruments et de leur numérisation galopante, des environnements de travail, mais aussi à la matérialité des réalités mesurées, susceptible de résister à la quantification. Cette attention est en effet particulièrement féconde lorsque les réalités genrées ne sont pas explicitement prévues par les cadres existants. Quels bricolages, ajustements ou détours sont nécessaires pour faire entrer ces réalités dans les dispositifs de mesure ? Comment se négocie le passage entre l’hétérogénéité des situations observées et l’homogénéité des résultats publiés ?
Axe 3 — Des quantifications féministes ? Méthodes, outils et tensions
Face aux limites des statistiques officielles, des acteur·rices très divers·es développent des pratiques alternatives de quantification, que l’on regroupe parfois sous les termes de « radstats » (radical statistics) ou de « statactivisme » : contre-enquêtes, indicateurs alternatifs, requalification de données existantes, production de bases de données ad hoc, plaidoyer par les chiffres. Ces initiatives s’inscrivent notamment dans une histoire longue de critiques féministes de la quantification androcentrée et de tentatives de requalification des mesures — notamment autour de la mise en visibilité du travail domestique et de la reproduction sociale tout au long du xxe siècle. Des collectifs queer plaident quant à eux pour la prise en compte des personnes non binaires dans les enquêtes, au-delà de la seule mention du sexe à l’état civil. Cet axe invite à examiner de telles mobilisations dans leur diversité : quels en sont les acteur·rices ? Les pratiques, méthodes et instruments de quantification ? Les modes d’action et registres empruntés pour les promouvoir ? Les contributions pourront aussi interroger ce que peut une quantification mise au service de la justice sociale : quels en sont les critères et les conditions de succès, quelles en sont les éventuelles limites ?
Ces approches s’inscrivent souvent dans des infrastructures de production et de circulation des données largement façonnées par des acteur·rices et des logiques qui leur sont en partie étrangères, voire opposées. Le développement du data feminism s’appuie ainsi sur des outils, des formats et des régimes de preuve souvent issus de l’économie numérique, qui peuvent être marqués par des formes de solutionnisme technologique et par l’extension de dispositifs marchands de collecte et de valorisation des données. Quelles tensions émergent alors entre visées critiques et cadres techno-économiques ? Et dans quelle mesure ces tensions exposent-elles ces initiatives à des risques de réappropriation par des logiques de marché ou de surveillance ?
Les contributions pourront examiner ces quantifications alternatives sur le terrain de mouvements sociaux et autres mobilisations, mais également dans les contextes de la recherche scientifique et de l’enseignement, également poreux aux pratiques de quantifications alternatives, en particulier féministes. La recherche biomédicale, par exemple, tend à moins considérer le corps masculin comme norme universelle : quels effets cela peut-il avoir la quantification dans ce domaine ? En sciences sociales, l’essor du numérique et notamment des critical data studies a exposé les traitements de données à des questionnements quant à leurs biais de genre, touchant secondairement les méthodes d’analyse quantitatives. Quelles modalités de mise en œuvre, quels modes d’opérationnalisation quantitative des concepts et approches propres aux études de genre ? Quels questionnements cela ouvre-t-il ? Quels effets sur les communautés épistémiques ? Sur les savoirs produits et leur réception ? Quelles résistances ?
Comme en miroir de ces dynamiques dans la recherche, un nombre croissant d’enseignant·es s’interrogent sur les façons d’insuffler ces transformations aux contenus et aux méthodes pédagogiques, alors que la statistique est encore souvent présentée comme une matière exclusivement technique, dénuée de tout questionnement politique. Les contributions pourront par exemple interroger les façons de former à une lecture, mais aussi à une pratique des savoirs quantitatifs critiques en termes de genre.
Format des contributions
Le dossier est ouvert à différents formats, tant que le propos reste lisible pour un public non spécialiste et ancré dans des enjeux sociaux :
- – Articles d’analyse (empiriques, méthodologiques, historiques, sociopolitiques) ;
- – Retours d’expérience avec mise en perspective ;
- – Entretiens individuels ou croisés ;
- – Contributions pédagogiques.
Modalités de réponse et calendrier
Les contributeur·rices sont invité·es dans un premier temps à proposer une intention d’article de 5 000 à 7 000 signes environ (2 à 3 pages) présentant clairement la question de recherche étudiée, les sources et matériaux utilisés, les outils d’analyse mobilisés et les résultats attendus.
Ces intentions sont à envoyer pour le 30 septembre 2026 par courriel, en pièce jointe, à la rédaction de la revue contribution-statsociete@framalistes.org.
Les auteur·rices dont les projets auront été retenus en seront informé·es un mois plus tard et devront envoyer leur article complet pour le 31 mars 2027.
La parution du numéro, dont la composition résultera de l’évaluation conduite par la revue, est prévue en début d’année 2028.
Pour plus de détails sur le format des articles et les attendus de la présentation, vous pouvez consulter les « Instructions aux auteurs » sur le site de la revue.
Les articles feront l’objet d’une évaluation par des rapporteur·rices extérieur·es au comité de rédaction, selon la procédure en vigueur (voir la rubrique « Évaluation des articles »).
